Peut-on vraiment lutter contre le harcèlement ?

Introduction

Si les enseignants s’attachent à faire apprendre quantité de savoirs institutionnels à leurs élèves (accord du participe passé, théorème de Pythagore, définition d’un oligopole, verbes irréguliers anglais…), une fois la scolarité terminée, bien peu de connaissances restent gravées dans la mémoire des élèves. Au contraire, tous les souvenirs qu’ils ont tissés avec leurs camarades laissent une empreinte plus ou moins positive dans l’image qu’ils ont de leurs années passées sur les bancs de l’école. 

L’école est en effet le premier lieu de socialisation des enfants hors de la famille. C’est là que l’on tisse des premiers liens d’amitié, que l’on éprouve ses premiers sentiments amoureux mais aussi que l’on rencontre pour la première fois des situations conflictuelles.

Comme l’on apprend aux élèves à accorder tout seuls le participe passé, il est important de leur apprendre à gérer par eux-mêmes les situations conflictuelles, qui ne sont pas réservées à la sphère scolaire. Pourtant, l’omniprésence des cas de harcèlement à l’école interpelle sur l’acquisition de cette compétence psychosociale : pourquoi y a-t-il toujours autant d’élèves harcelés et comment faire en sorte que ce ne soit plus le cas ?

C’est la question sur laquelle le docteur Philippe Aïm, psychiatre et psychothérapeute, a travaillé. 

Lors d’une conférence pour les enseignants du Choix de l’école, il a proposé de faire un état des lieux sur le harcèlement en France, d’explorer les avantages et les inconvénients des solutions déjà existantes et de présenter ensuite la solution qu’il a lui-même mise en place pour aider les victimes de harcèlement. 

Les enseignants du Choix de l'école assistent à une conférence.

Le harcèlement en France : un problème de société

En France, plus de 700 000 élèves sont harcelés chaque année. Cela représente environ un élève sur dix et concernerait ainsi 3 élèves par classe. Le sujet est alarmant, en témoignent les nombreux articles de presse dès qu’un suicide lié au harcèlement se produit. Face à ce constat préoccupant, de nombreux politiques se sont emparés du sujet pour proposer des solutions et tenter de diminuer les cas de harcèlement en milieu scolaire : 

  • campagnes « Agir contre le harcèlement » (Sarkozy, 2011), 
  • programme « Non au harcèlement » et mise en place de référents académiques et d’élèves ambassadeurs (Hollande, 2013-2015), 
  • inscription du droit à une scolarité sans harcèlement dans la loi (Macron, 2019), 
  • numéro d’aide 3018 contre le cyberharcèlement et programme pHARe (Macron-Blanquer, 2021), généralisé puis renforcé par le plan interministériel de Gabriel Attal (Macron, 2023-2024). 

Pourtant, la multiplication de ces plans est aussi un aveu d’impuissance. Les politiques ne parviennent pas à venir à bout de ce sujet de société. En effet, comme en témoigne le docteur Philippe Aïm, les cas de harcèlement sont plus largement symptomatiques d’une certaine agressivité, à l’échelle de la société. Selon lui, il serait utopique d’avoir comme objectif la disparition des cas de harcèlement, car ils ne sont que le reflet de l’agressivité naturellement présente dans nos sociétés. C’est pourtant l’un des objectifs des nombreuses politiques mises en place pour réduire les cas de harcèlement… 

Des solutions pour lutter contre le harcèlement… inefficaces ?

A l’issue de ses investigations, le docteur Philippe Aïm dégage trois types de solutions proposées pour lutter contre le harcèlement : 

  1. Changer l’école
  2. Changer le harceleur
  3. Changer le harcelé

Philippe Aïm identifie ainsi que quel que soit le cas de harcèlement, l’élève harcelé se sent impuissant, car il n’arrive pas à régler la situation par lui-même. 

Solution 1 : Changer l’école 

La plupart des plans proposés pour lutter contre le harcèlement s’appuient sur cette méthode : il faut d’abord dénoncer les faits, puis soutenir la victime et enfin sanctionner l’agresseur. 

Inconvénients : 

  • Quand l’élève vient exposer sa situation à un adulte, l’adulte lui dit “ce n’est pas normal ce qui arrive, je vais m’en occuper”. En disant cela, le message non verbal est : “je dois t’aider, car tu n’es pas capable de t’en sortir tout seul”. Cela renforce le sentiment d’impuissance déjà ressenti par l’élève. 
  • Quand l’élève harceleur est puni, on lui dit que ce qu’il a fait est grave et qu’il va être puni. Ce message sous-entend qu’il a cherché le plus faible et qu’il l’a trouvé, car l’adulte est obligé d’intervenir. Il se sent ainsi puni injustement et naît en lui l’envie de se venger.

Solution 2 : Changer le harceleur

Dans ce cas (comme dans le programme pHARe et la préoccupation partagée), l’idée est de calmer l’effet de meute chez les harceleurs en convoquant les élèves un par un. L’adulte (enseignant, CPE, AED…) explique que la situation de l’élève harcelé le préoccupe et demande à l’élève ce qu’il en pense. L’élève est ainsi amené à observer, sans être influencé par l’avis du groupe de harceleurs, son comportement.

Avantage : 

  • Certains élèves se rendent compte qu’ils ont mal agi et changent de comportement.

Inconvénients : 

  • Cette solution n’est applicable que dans des cas de harcèlement de groupe
  • Les adultes apportent la solution et gèrent la situation.

Solution 3 : Changer le harcelé

Face aux attaques du harceleur, l’élève harcelé est invité à rééquilibrer la situation en envoyant des piques au harceleur.

Inconvénients :

  • Il faut avoir de la répartie pour être capable de répondre du tac au tac. 
  • Si le harceleur est lui-même vexé, cela peut alimenter le conflit.
  • C’est une méthode donnée par l’adulte, le harcelé ne répète que les contre-attaques qu’on lui a apprises.
  • C’est très dangereux car cela relance l’agressivité et discutable sur le plan éthique d’apprendre “la loi du plus fort”.

Si certaines de ces solutions permettent d’améliorer la situation, la plupart ne changent rien, voire empirent la situation en faisant naître un désir de vengeance chez les harceleurs vis-à-vis du harcelé. A l’issue de ce constat, Philippe Aïm a donc cherché un moyen d’aider les victimes sans qu’elles deviennent elles-mêmes des agresseurs et sans que ce soit les adultes qui agissent mais bien l’élève lui-même.

Une personne prend des notes.

Le jeu de l’idiot : comment redonner le pouvoir à l’élève harcelé  ?

Parmi les trois interlocuteurs sur lesquels il est possible d’agir pour réduire le harcèlement (l’école, le harceleur et le harcelé), Philippe Aïm décide de travailler avec le harcelé, car c’est lui qui souffre du problème, c’est lui qui demande de l’aide et c’est lui qui est prêt à travailler pour changer. Mais sans le transformer en agresseur pour autant.

Il explique que le harcèlement, qu’il définit comme de petites attaques répétitives et blessantes, fonctionne quand les élèves harcelés donnent une récompense au harceleur. En d’autres termes, en montrant qu’il est blessé, l’élève harcelé apporte au harceleur ce qu’il cherchait. Il invite ainsi les élèves harcelés qu’il accompagne à identifier les comportements qui montrent qu’ils sont embêtés. Ce sont les réactions ABCDE

A pour Arrêter : dire “arrête” c’est informer l’autre que je suis embêté

B pour Bouder : ignorer l’autre lui montre qu’on est vexé

C pour Contre-attaquer : répliquer souligne que ce que l’autre a dit nous a atteint

D pour Dénoncer : rapporter la situation à quelqu’un révèle qu’elle a de l’importance

E pour Éviter : fuir l’agresseur est un signe que ce qu’il fait est dérangeant. 

A l’inverse, le docteur Philippe Aïm a développé une méthode pour apprendre aux élèves harcelés à ne pas réagir à partir des réactions ABCDE. C’est ce qu’il a appelé le jeu de l’idiot. Depuis 6 ans, il a ainsi formé plus de 600 enseignants à cette méthode, pour qu’ils puissent accompagner au mieux leurs élèves. Le jeu de l’idiot consiste à apprendre à envisager les situations de harcèlement sous un autre angle, grâce à des jeux de rôles structurés. Lors de ces jeux de rôles, les élèves apprennent à répondre de manière déstabilisante à leur agresseur. Si l’agresseur dit “t’as vu, t’es moche” et que le harcelé répond “ah oui, tu trouves ?”, l’agresseur est déstabilisé. Il répond “ouais t’as les cheveux gras !”, alors que le harcelé, sans se laisser impressionner, réplique : “Ah oui ? Et comment je pourrais faire pour avoir des cheveux aussi beaux que les tiens ?”. Le harceleur ne s’attend pas du tout à cette réaction de la part de la personne qu’il agresse, un combat s’installe alors en lui entre sa volonté d’être méchant et la découverte que la personne qu’il a en face de lui est en réalité gentille

Le harcelé apprend ainsi à répondre sans animosité, en allant dans le sens du harceleur, qui est désarçonné car son but n’est pas atteint : le harcelé n’est pas embêté par sa remarque offensive. 

Philippe Aïm propose de former l’élève pour qu’il sache comment répondre de cette manière, sans agressivité. Les jeux de rôle permettent aux élèves harcelés de se mettre en situation et d’envisager une autre issue aux situations qu’ils vivent à l’école. 

Se former au jeu de l’idiot, permet ainsi de donner aux adultes (enseignants, éducateurs, parents…) des outils concrets pour aider les élèves à reprendre confiance en leur capacité d’agir et en leur pouvoir de régler les situations conflictuelles seuls. Le docteur Philippe Aïm propose ainsi des formations au sein de son institut UTHyL pour outiller les adultes et les enfants qui souhaitent apprendre cette technique. 

Pour en savoir plus, rendez-vous sur www.lejeudelidiot.com

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