Introduction
La vocation est souvent présentée comme un moteur essentiel du métier d’enseignant. Elle renvoie à l’idée d’un engagement profond, d’une capacité à tenir malgré les difficultés, et parfois même d’un sacrifice consenti au nom d’une mission jugée essentielle. Mais cette vision, si elle peut nourrir l’enthousiasme des débuts, interroge lorsqu’elle devient une injonction à “tenir coûte que coûte”.
Pour mieux appréhender la réalité de l’engagement enseignant, plusieurs études récentes apportent un éclairage précieux. L’enquête internationale TALIS 2024, menée par l’OCDE dans 55 pays, interroge enseignants et chefs d’établissement sur leurs conditions de travail, leurs pratiques pédagogiques et leur formation, offrant un état des lieux actualisé de la profession depuis la dernière édition de 2018.
En parallèle, le baromètre des enseignants en éducation prioritaire, que nous avons conduit avec R2E et l’institut Ipsos BVA, propose un regard plus ciblé sur les perceptions du métier. Il s’appuie sur une enquête quantitative auprès de 304 enseignants en REP et REP+ et de 374 enseignants hors éducation prioritaire, complétée par une étude qualitative composée de quatre entretiens approfondis.
À travers ces données, une question centrale se pose : la vocation suffit-elle à garantir l’épanouissement professionnel et la pérennité de l’engagement enseignant ?

Un métier vocation qui n’est fait que pour ceux qui aiment ce métier ?
Avoir la vocation d’enseigner peut aussi conduire à idéaliser la réussite dans le métier. Or, la réalité du terrain est exigeante : 90 % des enseignants exerçant en REP/REP+ estiment que leur métier est difficile (baromètre). La difficulté réside à la fois dans la gestion de classe et dans l’enseignement des savoirs disciplinaires. 78% des enseignants au collège et 76% à l’école élémentaire rapportent que plus de 10% de leurs élèves sont en difficulté sur le plan scolaire, proportions les plus élevées au niveau international (Talis 2024). Ces taux étaient par ailleurs de 64% et 54% en 2018, ce qui illustre la dégradation du niveau des élèves.
Pour autant, malgré ces difficultés, 60% des profs en REP et REP+ trouvent qu’enseigner en éducation prioritaire est valorisant. L’étude qualitative menée lors de la réalisation du baromètre révèle que la valorisation vient principalement des élèves. Une enseignante interrogée explique : « Ce qui est valorisant, c’est d’être proche des élèves : recevoir un remerciement, entendre un élève dire “grâce à ces sorties culturelles, ça m’a donné envie de travailler dans la photo ou le design”, ou tout simplement prendre le temps de les écouter, parce que cela leur permet de se sentir reconnus, considérés et en confiance pour s’exprimer. ».
Cette reconnaissance demeure toutefois fragile. Le Talis 2024 montre qu’au collège, les proportions d’enseignants français qui se sentent valorisés dans leur établissement par les élèves (55 %) et les parents (45 %) sont les plus faibles au niveau international. Si les élèves restent la principale source de reconnaissance pour les enseignants, cette reconnaissance est très faible en comparaison avec l’international, soulignant l’aspect ingrat que peut revêtir le métier de professeur.
« Derrière l’idée de vocation se cache aussi la perception qu’il peut être plus difficile de se préserver sur le long terme. »
Enseigner est véritablement un métier difficile. Clarisse, responsable de la formation et de l’accompagnement des enseignants au Choix de l’école, met en garde contre un effet pervers de l’idée de vocation. Quand on se voit comme “appelé”, il peut devenir plus difficile de mettre des limites et de se préserver : « Derrière l’idée de vocation se cache aussi la perception qu’il peut être plus difficile de se préserver sur le long terme. » Autrement dit, plus on moralise l’engagement (“je dois tenir parce que c’est ma vocation”), plus on risque de culpabiliser quand la réalité devient trop lourde. Avoir la vocation permet de s’engager avec enthousiasme et détermination dans le métier, mais il est important d’avoir connaissance des difficultés pour anticiper une possible désillusion et pouvoir adapter ses pratiques à la réalité de ses classes.

Pérenniser son engagement dans le métier : une vocation vite mise à mal ?
Face aux difficultés du métier, la vocation d’enseigner peut s’étioler avec le temps. Certains enseignants commencent leur carrière avec beaucoup de bonne volonté mais leur engagement s’amoindrit avec le temps, quand les réalités du terrain deviennent trop compliquées à gérer. Le taux de démission des enseignants stagiaires en début de carrière est aujourd’hui d’environ 3,2 %, un taux dix fois supérieur à celui des enseignants titulaires, qui sont plus expérimentés.
10 fois plus de démissions chez les enseignants stagiaires
Même si les enseignants français aiment leur métier (9 sur 10 sont heureux d’enseigner et enthousiastes pour enseigner selon le Talis 2024), le métier est difficile, et le manque de ressources et de reconnaissance peut peser sur l’engagement à long terme des enseignants. Le baromètre révèle ainsi que les enseignants accompagnés par Le Choix de l’école sont plus optimistes que les autres sur leur vision du métier, notamment grâce aux temps de formation qu’ils ont reçus, au référent qui les accompagne et au collectif d’enseignants qui les porte dans leurs défis quotidiens.
Les besoins exprimés pour améliorer les conditions d’exercice du métier d’enseignant concernent la gestion des situations difficiles, les formations continues ciblées sur les besoins des enseignants et les ressources pédagogiques clés en main (baromètre). Cela pourrait permettre aux enseignants d’améliorer leur bien-être au travail, plus de 40% des enseignants déclarant actuellement éprouver du stress dans leur travail (Talis 2024).
Les vocations ne seraient ainsi pas déçues et les enseignants auraient entre leurs mains toutes les clés pour réussir dans leur voie professionnelle.
Clarisse apporte ici un contrepoint important. L’enseignement permet aussi de développer des compétences transférables à d’autres métiers, qui peuvent rassurer les enseignants sur leur avenir professionnel. Elle explique : « On développe des capacités variées en enseignant : adapter ce qu’on fait, prendre des décisions rapidement, parler en public, être clair, être compris, être précis dans ce qu’on demande, faire un bon feedback… ». Cela renforce l’idée que s’engager dans l’enseignement n’est pas “se condamner” à une seule voie, mais permet aussi d’acquérir un capital de compétences, ce qui peut aider à mieux se projeter, y compris quand le métier devient éprouvant.

Conclusion
Les résultats du TALIS 2024 et du baromètre montrent clairement que, si la vocation peut être un puissant moteur d’entrée dans le métier, elle ne suffit pas à garantir l’épanouissement ni la durabilité de l’engagement enseignant. Le métier est exigeant, parfois éprouvant, et les difficultés structurelles – charge de travail, manque de reconnaissance, formation insuffisante – pèsent lourdement sur le bien-être des enseignants.
Lorsque la vocation devient une injonction morale à “tenir”, elle peut même se retourner contre celles et ceux qu’elle était censée soutenir, en rendant plus difficile la mise à distance, la préservation de soi ou la projection dans l’avenir. À l’inverse, les enseignants qui bénéficient d’un accompagnement, de formations adaptées et d’un collectif de pairs apparaissent mieux armés pour faire face aux défis du métier et envisager leur engagement dans la durée.
Reconnaître que la vocation a besoin d’être soutenue, outillée et accompagnée, c’est refuser de faire reposer sur les seuls individus la responsabilité de “tenir”. C’est aussi rappeler que l’enseignement est un métier qui se construit dans le temps, et qui mérite des conditions d’exercice à la hauteur de son importance sociale.