Faut-il avoir la vocation pour devenir enseignant ?

Introduction

« Je ne pourrais jamais devenir prof, il faut avoir la vocation pour vouloir faire ce métier ! »

À l’heure où la pénurie d’enseignants s’aggrave, le métier d’enseignant est de plus en plus perçu comme réservé à une minorité de personnes “appelées”, animées par une vocation presque innée. Cette vision, largement partagée dans l’imaginaire collectif, peut pourtant constituer un frein : elle laisse entendre qu’enseigner relèverait avant tout d’une disposition personnelle, plutôt que d’un véritable choix professionnel construit et accompagné.

Pour mieux comprendre ce que recouvre réellement l’engagement dans le métier d’enseignant, plusieurs études apportent un éclairage précieux. Les résultats de l’enquête internationale TALIS 2024, menée par l’OCDE dans 55 pays, interrogent les enseignants et chefs d’établissement sur leurs conditions de travail, leurs pratiques pédagogiques et leur formation. La précédente édition datant de 2018, cette nouvelle publication permet de dresser un état des lieux actualisé de la profession.

En parallèle, le baromètre des enseignants en éducation prioritaire, que nous avons commandité avec R2E auprès de l’institut Ipsos BVA, explore plus spécifiquement la manière dont les enseignants perçoivent leur métier. Il repose sur une étude quantitative menée auprès de 304 enseignants en REP et REP+ et de 374 enseignants hors éducation prioritaire, ainsi que sur une étude qualitative composée de quatre entretiens approfondis avec des enseignantes exerçant en éducation prioritaire.

Croiser ces deux sources permet de dépasser les idées reçues sur la vocation et d’interroger ce qui conduit réellement à devenir enseignant : un appel irrésistible, ou un choix professionnel fondé sur des motivations réfléchies, un engagement social et l’acquisition de compétences spécifiques ?

Une professeur penchée sur une table avec un élève

Les motivations pour devenir enseignant : vocation ou choix professionnel ? 

Dans l’imaginaire collectif, devenir enseignant est souvent perçu comme une vocation, presque un appel, fondé sur une supposée aptitude naturelle à transmettre. Mais parler de “vocation” n’est pas neutre : cela peut laisser entendre qu’on est “fait pour”, ou “pas fait pour” enseigner, comme s’il existait une prédisposition. Clarisse, responsable de la formation et de l’accompagnement des enseignants au Choix de l’école, alerte sur cet implicite : « Derrière l’idée de vocation, on sous-entend parfois que c’est inné… alors qu’en réalité, on peut apprendre à être un bon prof. »

Pour dépasser ce mythe de la vocation innée, il est nécessaire de s’intéresser aux motivations concrètes de celles et ceux qui choisissent ce métier.

Le baromètre des enseignants en éducation prioritaire révèle trois raisons principales au choix de ce métier : 

  • exercer un métier qui a du sens, 
  • vouloir transmettre des connaissances, 
  • s’engager pour la lutte contre les inégalités. 

Les enseignants hors REP/REP+ soulignent aussi leur volonté de partager leur passion pour leur matière

De manière générale, et contrairement aux idées reçues, 67% des enseignants qui travaillent en REP et REP+ le font par choix. 

Ces motivations personnelles s’inscrivent aussi dans un engagement plus large, que l’on retrouve dans les données du TALIS 2024. 94% des enseignants français considèrent ainsi que l’enseignement apporte une contribution sociale précieuse. Enseigner est donc le fruit d’un véritable engagement social. Les enseignants sont aussi souvent des personnes engagées dans leur vie personnelle, le baromètre ayant montré que plus de 60% des enseignants interrogés le sont aussi dans un autre domaine (actions culturelles, sociales, environnementales, politiques…)

Derrière la notion de vocation se cache également l’idée d’un destin tout tracé vers ce métier, qui s’imposerait comme une évidence au moment de choisir son orientation. La réalité est bien plus contrastée : près d’un enseignant sur deux a eu d’autres expériences professionnelles avant d’enseigner (baromètre).

Si les enseignants peuvent se sentir appelés à exercer cette profession, les raisons de leur choix professionnel s’enracinent dans un engagement social concret et dans un fort désir de transmission. La possible vocation au métier d’enseignant est ainsi étayée par des raisons réfléchies, qui consolident le désir d’exercer ce métier. 

Mais vouloir enseigner ne signifie pas encore savoir enseigner. Le passage de la vocation à la pratique pose alors une autre question : le métier est-il inné, ou s’apprend-il ?

Un professeur devant une classe

Devenir enseignant : compétences innées ou compétences à acquérir ? 

L’étude menée par Le Choix de l’école révèle que derrière l’imaginaire de la vocation s’inscrit parfois la présence d’un don, d’une capacité innée à savoir, savoir faire et savoir être. Cependant, des formations sont nécessaires pour développer des compétences propres au métier d’enseignant. Ces formations, comme nous l’expliqueront plus bas, sont jugées insuffisantes par les sondées.

Des compétences innées pour devenir enseignant ?

Cette notion de compétence innée renvoie notamment à la capacité de capter une classe, de bien expliquer « naturellement » ou encore d’exercer une autorité perçue comme innée. Clarisse déconstruit cette vision : « Ce qui est prouvé, c’est qu’il existe des gestes professionnels qui permettent d’être un bon prof : être clair dans ses consignes, rendre les élèves autonomes, être précis dans ses retours… » 

Cette approche rompt avec l’image du professeur charismatique délivrant un savoir depuis son estrade. Clarisse précise : « Un pompier ou un acteur répète ses gestes avant d’être en action. Le prof aussi doit pouvoir répéter, préparer un “script” de son cours, répéter ses exercices. Si la première fois qu’il donne son cours, c’est devant la classe, c’est un crash assuré. » Autrement dit, enseigner ne relève pas d’une capacité spontanée, mais d’un savoir-faire professionnel qui se développe par la préparation, la répétition et l’expérience.

Une formation est nécessaire non seulement pour accéder au métier d’enseignant dans les meilleures conditions possibles, mais aussi pour progresser dans l’exercice de son métier. La pédagogie, la didactique ou encore la gestion de classe sont ainsi loin d’être des compétences innées. 

Des compétences à acquérir… malgré un manque de formation

Mais aujourd’hui, la formation initiale est largement jugée insuffisante par les enseignants : 74% des enseignants en REP et 70% des enseignants hors éducation prioritaire sont de cet avis (baromètre). Le Talis 2024 révèle qu’en France, 60% des enseignants à l’école élémentaire et 49% des enseignants au collège jugent leur formation initiale de mauvaise qualité. La moyenne de l’Union européenne est de 29% au collège, et le taux d’insatisfaction à l’école élémentaire en France est le plus élevé dans les comparaisons internationales.

Il en va de même pour la formation continue des enseignants. 64% des enseignants REP et REP+ et 67% des enseignants hors éducation prioritaire estiment leur formation continue insatisfaisante. Le principal travers de la formation est le contenu, jugé décevant et inadapté (baromètre). Le Talis 2024 confirme ces données : 65% des enseignants à l’école élémentaire et 56% des enseignants au collège déclarent que la non-pertinence de l’offre professionnelle constitue un obstacle à leur participation à des activités de formation continue.

Ces chiffres sont parmi les plus élevés de l’OCDE. 

Toutes ces données pointent un besoin essentiel : une formation de qualité pour les enseignants, dès leur entrée dans le métier et tout au long de leur carrière. Comme tout métier, enseigner s’apprend. Les enseignants ne peuvent pas uniquement compter sur leurs ressources personnelles. Ainsi, plus de 50% des enseignants ne s’estiment pas assez préparés à la gestion de classe, un aspect pourtant fondamental du métier. Cela révèle la lucidité de ceux qui sont devant les élèves sur ce qui leur manque pour exercer correctement leur profession.

Le programme du Choix de l’école - Le choix de l'école

Conclusion 

Les données du TALIS 2024 et du baromètre des enseignants en éducation prioritaire convergent vers un même constat : devenir enseignant ne relève ni d’un don inné ni d’un simple élan vocationnel. Il s’agit avant tout d’un choix professionnel, souvent mûri, ancré dans des motivations sociales fortes et qui nécessite l’acquisition de compétences précises.

Réduire l’entrée dans le métier à la seule vocation revient à invisibiliser la réalité du travail enseignant et à minorer l’importance de la formation initiale et continue. Comme le rappelle Clarisse, on ne naît pas enseignant : on le devient, par l’apprentissage de gestes professionnels, par la préparation, par l’expérience et par l’accompagnement.

Déconstruire le mythe de la vocation innée, ce n’est pas dévaloriser l’engagement des enseignants. C’est au contraire reconnaître pleinement l’enseignement comme un métier à part entière, exigeant et professionnalisant, qui mérite d’être choisi, appris et soutenu.

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